L’heritage du ballet russe
Le ballet est arrive en Russie au XVIIe siecle, importe de France et d’Italie par les tsars desireux de rivaliser avec les cours europeennes. En 1738, l’imperatrice Anna Ioanovna fonde a Saint-Petersbourg la premiere ecole de danse russe, ancetre de l’illustre Academie Vaganova. Mais c’est au XIXe siecle que la Russie prend l’ascendant definitif sur le ballet mondial : sous l’impulsion du choreographe francais Marius Petipa, installe a Saint-Petersbourg pendant plus de cinquante ans, naissent les grands ballets du repertoire — Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Casse-Noisette — sur des musiques de Tchaikovski.
Cette synthese geniale entre la rigueur technique italienne, l’elegance francaise et la profondeur expressive slave forge un style unique. Les deux grandes compagnies — le Theatre Mariinsky (alors Theatre imperial) a Saint-Petersbourg et le Theatre Bolchoi a Moscou — deviennent les creusets d’une tradition incomparable. Au debut du XXe siecle, la methode Vaganova, elaboree par l’ancienne danseuse Agrippina Vaganova, codifie cet enseignement et lui donne une coherence pedagogique qui fait encore reference dans le monde entier.
De cette tradition sont issus les plus grands noms de la danse. Leur influence depasse largement les frontieres de la Russie : beaucoup ont choisi l’exil, et la France, par sa propre tradition choreographique, a ete leur terre d’accueil privilegiee.

Les pionniers : Nijinski, Pavlova, Karsavina
Vaslav Nijinski (1889-1950)
Forme a l’Ecole imperiale de Saint-Petersbourg, Vaslav Nijinski est sans doute le danseur le plus mythique de tous les temps. Son elevation prodigieuse — on racontait qu’il semblait suspendu en l’air au sommet de ses sauts — et son pouvoir de metamorphose sceanique en firent la revelation des Ballets Russes de Diaghilev des leur premiere saison parisienne en 1909. Dans Le Spectre de la rose, Petrouchka et L’Apres-midi d’un faune, Nijinski bouleversa toutes les conventions du ballet masculin. Son interpretation du Faune, avec ses mouvements anguleux inspires des bas-reliefs grecs, provoqua un scandale memorable au Theatre du Chatelet en 1912.
Comme choreographe, Nijinski se revela tout aussi revolutionnaire. Le Sacre du printemps, cree en 1913 sur la musique de Stravinsky, reste l’une des dates les plus importantes de l’histoire de la danse. La maladie mentale interrompit tragiquement sa carriere des 1919, mais en une decennie a peine, il avait change le cours de l’art choreographique.
Anna Pavlova (1881-1931)
Nee dans un milieu modeste de Saint-Petersbourg, Anna Pavlova integra l’Ecole imperiale de ballet a l’age de dix ans et devint rapidement la danseuse etoile du Theatre Mariinsky. Sa grace etheree, la purete de ses lignes et l’intensite dramatique de ses interpretations en firent l’incarnation meme de la ballerine romantique. En 1905, le choreographe Michel Fokine crea pour elle La Mort du cygne, solo de deux minutes sur la musique de Saint-Saens qui devint le morceau le plus celebre de l’histoire de la danse.
A partir de 1914, installee a Londres, Pavlova parcourut le monde avec sa propre compagnie, donnant plus de quatre mille representations sur tous les continents. Elle fit decouvrir le ballet classique a des millions de spectateurs qui n’avaient jamais vu de danse sur pointes. Ses costumes de scene, d’une elegance raffinee, contribuerent a forger l’image poetique de la ballerine russe dans l’imaginaire collectif.
Tamara Karsavina (1885-1978)
Partenaire privilegiee de Nijinski au sein des Ballets Russes, Tamara Karsavina creait les roles feminins des ballets de Fokine avec une intelligence dramatique remarquable. Dans L’Oiseau de feu de Stravinsky (1910), elle imposa une figure feminine a la fois puissante et mysterieuse. Installee a Londres apres la revolution russe, elle devint une pedagogue influente et contribua a la transmission du repertoire des Ballets Russes au Royal Ballet.
Les legendes du XXe siecle
Rudolf Noureev (1938-1993) : le danseur etoile russe le plus celebre
Ne dans un train traversant la Siberie, Rudolf Noureev incarne a lui seul le destin tumultueux du danseur classique russe au XXe siecle. Forme a l’Academie Vaganova de Leningrad sous la direction d’Alexandre Pouchkine, il devint a vingt ans le premier danseur du Theatre Kirov (Mariinsky). Sa defection spectaculaire a l’aeroport du Bourget le 16 juin 1961 — il demanda l’asile politique a la France en echappant a ses gardes du KGB — fit la une de la presse mondiale et devint le symbole de la liberte artistique pendant la Guerre froide.
En Occident, Noureev transforma le role du danseur masculin, jusqu’alors souvent relegue au rang de simple porteur. Son partenariat legendaire avec la ballerine britannique Margot Fonteyn au Royal Ballet de Londres produisit certaines des soirees les plus electrisantes de l’histoire de la danse. Sa direction du Ballet de l’Opera de Paris, de 1983 a 1989, marqua un tournant pour la compagnie francaise, comme nous le verrons plus loin.
Mikhail Baryshnikov (1948-)
Letton de naissance mais forme a l’ecole russe de Leningrad, Mikhail Baryshnikov est considere par beaucoup de critiques comme le danseur le plus techniquement accompli de l’histoire. Apres sa defection au Canada en 1974, il rejoignit l’American Ballet Theatre puis le New York City Ballet de George Balanchine — lui-meme un Georgien forme a Saint-Petersbourg. Sa virtuosite stupifiante, sa musicalite et sa presence magnetique en firent une star internationale, y compris au cinema ou il fut nomme a l’Oscar pour Turning Point (1977). A la direction de l’American Ballet Theatre (1980-1989), il modernisa le repertoire tout en preservant les classiques russes.
Maya Plisetskaya (1925-2015)
Prima ballerina assoluta du Theatre Bolchoi pendant plus de cinquante ans, Maya Plisetskaya fut la grande rivale, sur le plan artistique, de la generation Noureev-Baryshnikov. Nee dans une famille d’artistes — son oncle etait Asaf Messerer, pedagogue legendaire du Bolchoi —, elle dut surmonter le drame de l’arrestation de ses parents pendant les purges staliniennes. Sa Mort du cygne, filmee a de nombreuses reprises, egale en intensite celle de Pavlova. Ses bras ondoyants, d’une souplesse surnaturelle, resteront dans la memoire de tous ceux qui l’ont vue danser.
Plisetskaya elargit le repertoire du Bolchoi en collaborant avec des choreographes contemporains comme Maurice Bejart, Roland Petit et Alberto Alonso, dont elle crea le Carmen en 1967. Elle fut aussi l’une des rares artistes sovietiques autorisees a se produire regulierement en Occident, devenant une ambassadrice incomparable du ballet russe.
Galina Oulanova (1910-1998)
Si Plisetskaya incarnait le feu, Galina Oulanova etait la grace pure. Formee a Leningrad, transferee au Bolchoi par decision de Staline en 1944, elle imposa un style d’une noblesse et d’une interiorite sans equivalents. Sa Juliette, dans le ballet de Prokofiev, est unanimement consideree comme l’interpretation de reference. Oulanova se retira de la scene en 1960 pour se consacrer a l’enseignement, formant entre autres Vladimir Vassiliev et Ekaterina Maximova, qui perpetuerent la tradition du Bolchoi.

Danseurs russes celebres en France
La France occupe une place singuliere dans l’histoire du ballet russe. Paris fut le berceau des Ballets Russes de Diaghilev a partir de 1909, et l’Opera de Paris, plus ancienne compagnie de danse au monde, accueillit des danseurs russes connus en France qui en transformerent profondement l’identite.
Serge Lifar (1905-1986) : l’homme qui fit du ballet francais un ballet russe
Ne a Kiev, forme tardivement par Bronislava Nijinska, Serge Lifar fut repere par Diaghilev qui en fit le dernier grand danseur des Ballets Russes. A la mort de l’impresario en 1929, Lifar accepta la direction du ballet de l’Opera de Paris. Pendant pres de trente ans (1929-1958, avec une interruption), il regna en maitre absolu sur le Palais Garnier, creant plus de deux cents ballets et imposant la danse comme un art autonome, affranchi de la tutelle de l’opera. Icare (1935), Suite en blanc (1943) et Les Mirages (1947) resterent longtemps au repertoire.
Lifar forma des generations de danseurs francais — Yvette Chauvire, Lycette Darsonval, Claude Bessy — et eleva le niveau technique de la compagnie a un degre qu’elle n’avait pas connu depuis le XIXe siecle. Son influence sur la danse francaise fut telle qu’on peut affirmer, sans exageration, que le ballet de l’Opera de Paris est en grande partie une creation russe.
Rudolf Noureev a l’Opera de Paris (1983-1989)
Un quart de siecle apres Lifar, c’est un autre danseur russe connu en France qui prit les renes du ballet parisien. Nomme directeur de la danse en 1983, Noureev imposa un rythme de travail epuisant, remonta les grands classiques russes — La Bayadere, Raymonda, Le Lac des cygnes — dans des versions qui font toujours reference, et fit emerger une generation exceptionnelle d’etoiles : Sylvie Guillem, Laurent Hilaire, Elisabeth Platel, Manuel Legris. Son passage transforma durablement la compagnie et renforaca le lien seculaire entre la danse russe et la France.
L’heritage russe dans la danse francaise contemporaine
L’influence russe sur la danse en France ne s’est jamais tarie. De nombreux danseurs et pedagogues russes ont continue a enrichir les compagnies francaises. Au-dela des noms illustres, des centaines de professeurs formes a l’ecole russe enseignent dans les conservatoires et ecoles de danse de l’Hexagone. La methode Vaganova est aujourd’hui enseignee dans de nombreux studios parisiens, et le calendrier des spectacles russes en France temoigne de la vitalite de ces echanges. Le Theatre des Champs-Elysees et le Theatre du Chatelet accueillent regulierement les tournees du Bolchoi et du Mariinsky, perpetuant une tradition inauguree par Diaghilev en 1909 dans le Paris de la Belle Epoque.
L’ecole russe de ballet
La suprematie des danseurs etoiles russes repose sur un systeme de formation d’une rigueur exceptionnelle. L’Academie Vaganova de Saint-Petersbourg, fondee en 1738, et l’Academie du Bolchoi de Moscou, fondee en 1773, selecctionnent leurs eleves des l’age de dix ans sur des criteres physiques et artistiques draconiens. La formation dure huit ans, a raison de six heures de danse quotidiennes, completees par des cours de musique, d’histoire de l’art et de theatre.
La methode Vaganova, pilier de cet enseignement, se distingue par l’importance accordee au travail du dos et des bras (port de bras), a l’amplitude des mouvements (epaulement) et a la coordination de l’ensemble du corps dans chaque mouvement. Contrairement a l’ecole anglo-saxonne, plus retenue, ou a l’ecole danoise, centree sur la petite batterie, l’ecole russe privilegie la grandeur du geste, la virtuosite des sauts et des tours, et une expressivite dramatique qui confere au danseur russe sa presence sceanique unique.
Ce systeme a produit, generation apres generation, un flux continu de talents exceptionnels. Des etoiles comme Svetlana Zakharova, Diana Vishneva, Ivan Vasiliev ou Olga Smirnova perpetuent aujourd’hui cette tradition, demontrant que l’ecole russe de ballet conserve intacte sa capacite a former les meilleurs danseurs classiques du monde.

Questions frequentes sur les danseurs russes
Qui est le plus celebre danseur russe ?
Rudolf Noureev (1938-1993) est generalement considere comme le plus celebre danseur russe connu de l’histoire. Sa defection spectaculaire de l’URSS en 1961 a l’aeroport du Bourget, sa carriere eblouissante au Royal Ballet de Londres puis sa direction du Ballet de l’Opera de Paris (1983-1989) en ont fait une legende mondiale. Vaslav Nijinski, pour la periode anterieure, et Mikhail Baryshnikov, pour la generation suivante, disputent ce titre.
Quels danseurs russes ont dirige l’Opera de Paris ?
Deux danseurs russes connus en France ont dirige le Ballet de l’Opera de Paris : Serge Lifar, maitre de ballet de 1929 a 1958 (avec une interruption pendant la guerre), et Rudolf Noureev, directeur de la danse de 1983 a 1989. Tous deux ont profondement transforme la compagnie et eleve le niveau technique du ballet francais.
Qu’est-ce que la methode Vaganova ?
La methode Vaganova est un systeme d’enseignement de la danse classique mis au point par Agrippina Vaganova (1879-1951) a Leningrad. Codifiee dans son ouvrage Les Bases de la danse classique (1934), elle combine la rigueur de l’ecole italienne, l’elegance de l’ecole francaise et l’expressivite proprement russe. Cette methode, enseignee a l’Academie Vaganova de Saint-Petersbourg, a forme la plupart des grands danseurs classiques russes du XXe siecle.
Quelle est la difference entre le Bolchoi et le Mariinsky ?
Le Theatre Bolchoi, fonde a Moscou en 1776, est repute pour son style puissant, athletique et spectaculaire. Le Theatre Mariinsky (ex-Kirov), fonde a Saint-Petersbourg en 1860, est associe a un style plus lyrique, raffine et aristocratique. Les deux compagnies ont forme des generations de danseurs etoiles russes exceptionnels et restent les piliers du ballet russe.
Ou voir du ballet russe en France ?
En France, on peut voir du ballet russe a l’Opera de Paris (Palais Garnier et Opera Bastille), au Theatre du Chatelet, au Theatre des Champs-Elysees et dans les grands theatres de province. Des compagnies russes en tournee se produisent regulierement. Consultez la rubrique Spectacles d’Art-Russe.com pour le calendrier des representations.
Pourquoi la Russie domine-t-elle le ballet classique ?
La domination russe dans le ballet classique s’explique par un systeme de formation unique et rigoureux (methode Vaganova), un soutien etatique massif depuis l’epoque tsariste, le prestige social accorde aux danseurs, et l’existence de grandes compagnies (Bolchoi, Mariinsky) qui offrent des carrieres stables. La Russie a su integrer les meilleures influences europeennes pour creer un style a la fois virtuose et expressif.
Anna Pavlova etait-elle russe ?
Oui, Anna Pavlova (1881-1931) etait russe, nee a Saint-Petersbourg. Formee a l’Ecole imperiale de ballet, elle fut danseuse etoile russe du Theatre Mariinsky avant de s’installer a Londres en 1914. Sa tournee mondiale fit decouvrir le ballet classique a des millions de spectateurs. Son interpretation de La Mort du cygne reste l’un des solos les plus celebres de l’histoire de la danse.