La pièce : un duel entre dictature et liberté de création
Staline et Jdanov, son âme damnée, parviendront-ils — par la menace ou par la séduction — à contraindre les deux grands compositeurs soviétiques Prokofiev et Chostakovitch à composer, selon la ligne du Parti, une musique mélodieuse, harmonieuse, agréable aux masses ?
Un duel passionnant entre la dictature et la liberté de penser, entre la vérité officielle et la conviction individuelle.
- La paix est revenue, après des souffrances effroyables. Dans l’euphorie de la victoire, les populations soviétiques s’accordent quelques libertés avec les dogmes du marxisme-léninisme. Trop au gré de Staline. Reprise en main. D’abord de la culture.
La littérature, la poésie, la peinture sont mises au pas ; reste la musique. À la mi-janvier 1948, Staline charge Jdanov, ministre de la Police — et de la Culture — d’organiser un Congrès des Musiciens où seront condamnées les tendances modernistes et antinationales.
Dans un contexte historique impeccablement documenté, David Pownall met en scène une rencontre fictive, mais plus que vraisemblable, entre les artistes : Prokofiev et Chostakovitch, et les puissants : Staline et Jdanov.
S’y affrontent des idées essentielles : liberté de pensée, soumission au pouvoir, raison d’État…
La leçon de musique au Kremlin
Dans la tourmente des purges staliniennes de 1948, les compositeurs Dimitri Chostakovitch et Serge Prokofiev sont convoqués au Kremlin par le maître absolu de l’Union Soviétique et son âme damnée, le chef de la police, Andreï Jdanov. Les deux compositeurs ont donné dans le formalisme. C’est grave, très grave…
La partition de la pièce est écrite pour le quatuor de ces hommes qui s’affrontent sur les thèmes essentiels de la liberté de l’artiste, de son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, de son incapacité à rendre « utile » son oeuvre.
Master Class, c’est la confrontation du pouvoir et du savoir, de la contrainte et de la liberté, du dogmatisme et de la création, de la violence et de la raison.
Les compositeurs vont tenter de défendre leur conception de la musique, de maintenir le « cap » artistique, sans pour autant payer de leur vie leur fidélité à eux-mêmes. Si l’ordre stalinien est légal, la démarche des musiciens est légitime. Ils proposent, et les autres disposent. Staline est tout puissant à contraindre les créateurs, et à leur imposer des formes rétrogrades choisies selon les critères définis par lui. Le mégalomane paranoïaque se métamorphose en professeur de musique. La leçon au piano va commencer.
Il est, selon lui, utile de réhabiliter un poète du XIIe siècle — Chota Roustavéli —, géorgien comme lui, dont l’ode à la nature constituera le meilleur support pour un nouvel hymne populaire.
La question est : « L’artiste doit-il être un serviteur zélé du pouvoir ? Doit-il mettre son talent au service de l’idéologie qu’il défend ? »
Scène de Master Classe soviétique — le mégalomane paranoïaque se métamorphose en professeur de musique
Le Congrès des Musiciens de janvier 1948
À la mi-janvier 1948, Jdanov, à la demande de Staline, organise un congrès au siège du Comité Central du Parti Communiste. Plus de soixante-dix compositeurs, chefs d’orchestres, critiques musicaux, et professeurs de musique sont priés de s’y rendre. Prokofiev, malade, n’assiste pas au congrès.
Jdanov, « guide culturel du parti », condamne l’orientation formaliste et antipopulaire de certaines oeuvres du moment, en particulier celles de Dimitri Chostakovitch et Serge Prokofiev, qui, souligne-t-il, « révèlent de façon évidente des tendances musicales antidémocratiques, étrangères au peuple soviétique et à ses goûts artistiques. L’esprit de cette musique fait écho à la mode bourgeoise, moderniste et américaine ».
Il ajoute : « L’audition de cette musique perturbe indiscutablement les fonctions psycho-physiologiques de l’homme. »
Jdanov préconise le retour au classique du XIXe siècle, et cite comme modèles : Moussorgski, Rimski-Korsakov et Tchaïkovski. Désormais, seule une musique gracieuse, harmonieuse et mélodieuse aura droit d’écoute.
Le 10 février 1948, un décret entérine cette nouvelle orientation et met à l’index de nombreux compositeurs, avec à leur tête Dimitri Chostakovitch et Serge Prokofiev.
La pièce de David Pownall s’inspire directement de cet épisode historique, de la vie de Staline, Jdanov, Chostakovitch et Prokofiev. Tous les éléments biographiques y sont vrais, ainsi que les événements évoqués.
La doctrine Jdanov et le réalisme socialiste en musique
La doctrine Jdanov, du nom d’Andreï Jdanov (1896-1948), secrétaire du Comité central et responsable de la politique culturelle soviétique, a profondément marqué la vie artistique en URSS. Appliquée d’abord à la littérature dès 1946 avec la condamnation des écrivains Anna Akhmatova et Mikhaïl Zochtchenko, elle s’étendit à la musique en janvier 1948.
Le réalisme socialiste exigeait que l’art soit « national dans la forme, socialiste dans le contenu ». En musique, cela se traduisait par l’obligation de composer des oeuvres tonales, mélodieuses, inspirées du folklore populaire et accessibles aux masses ouvrières. Toute expérimentation — atonalité, dissonances, formes complexes — était qualifiée de « formalisme bourgeois » et condamnée comme « étrangère au peuple soviétique ».
Cette politique culturelle eut des conséquences dévastatrices sur la musique soviétique. Des compositeurs de génie comme Chostakovitch, Prokofiev et Khatchatourian furent contraints de s’autocritiquer publiquement et de simplifier leur langage musical. Plusieurs d’entre eux virent leurs oeuvres interdites d’exécution pendant des années. La doctrine ne fut assouplie qu’après la mort de Staline en 1953 et le rapport Khrouchtchev de 1956.
Pour explorer d’autres aspects de la culture russe sous le régime soviétique, consultez notre rubrique Musique et notre section Spectacles.
Dimitri Chostakovitch : le compositeur persécuté
Dimitri Chostakovitch (1906-1975) est l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle. Prodige musical dès l’enfance, il connaît un succès fulgurant avec sa Première Symphonie en 1926, à l’âge de 19 ans. Mais sa carrière sera marquée par les persécutions du régime soviétique.
En 1936, après que Staline eut assisté à une représentation de son opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk, un article anonyme de la Pravda — presque certainement dicté par Staline lui-même — qualifie l’oeuvre de « chaos au lieu de musique ». Chostakovitch vit dans la terreur d’une arrestation pendant des mois, dormant habillé avec une valise prête près de la porte.
Le Congrès de 1948 constitue la seconde grande humiliation publique de Chostakovitch. Placé en tête de la liste des « principaux criminels » du formalisme, il est contraint de s’autocritiquer devant ses pairs. Intérieurement révolté mais lucide sur le danger mortel, il adopte une stratégie de survie qui marquera toute son oeuvre ultérieure : une musique à double lecture, apparemment conforme aux exigences du Parti, mais traversée d’ironie, de citations cachées et de protestations souterraines.
Parmi ses oeuvres majeures figurent quinze symphonies, quinze quatuors à cordes, des concertos, de la musique de chambre et de nombreuses musiques de film. Sa Cinquième Symphonie (1937), présentée comme « la réponse d’un artiste soviétique à une critique juste », est en réalité un cri de souffrance à peine voilé. Sa Treizième Symphonie « Babi Yar » (1962) dénonce l’antisémitisme soviétique.
Le Trio n° 2 op. 67 (extrait) et le Concerto n° 1 op. 35 (extrait) de Dimitri Chostakovitch sont interprétés dans la pièce par Georges Beriachvili.
Serge Prokofiev : un génie sous la contrainte
Serge Prokofiev (1891-1953) est, avec Chostakovitch, le compositeur soviétique le plus important du XXe siècle. Enfant prodige, il entre au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à 13 ans. Après la Révolution de 1917, il s’exile et poursuit une brillante carrière internationale aux États-Unis et en Europe.
En 1936, Prokofiev fait le choix fatidique de rentrer en URSS, attiré par les promesses du régime et la nostalgie de sa patrie. Ce retour s’avère être un piège. Si les premières années sont favorables — il compose le ballet Roméo et Juliette, le conte musical Pierre et le Loup, la cantate Alexandre Nevski — la situation se dégrade rapidement.
Lors du Congrès de 1948, Prokofiev, bien que malade et absent, est placé au deuxième rang sur la liste noire des formalistes, juste derrière Chostakovitch. Ses oeuvres les plus ambitieuses sont interdites, et il est contraint d’écrire des pièces de circonstance glorifiant le régime. Sa santé décline rapidement sous la pression constante.
Ironie cruelle de l’Histoire : Prokofiev meurt le 5 mars 1953, le même jour que Staline. Sa mort passe presque inaperçue, éclipsée par les funérailles grandioses du dictateur. Il faudra plusieurs jours pour que la presse soviétique mentionne le décès du compositeur.
Le témoignage de Dimitri Chostakovitch
On rassembla les compositeurs. Et ils commencèrent à se torpiller les uns les autres. Ce fut un spectacle lamentable. Ça me dégoûte de repenser à cela. Staline avait confié à Jdanov le soin de constituer une liste des « principaux criminels ». Jdanov opérait comme un bourreau expérimenté. Il dressait les compositeurs les uns contre les autres. Il est vrai qu’il n’avait pas à se donner trop de mal. Les compositeurs s’entredévoraient à qui mieux mieux. Personne ne voulait être sur la liste, car ce n’était pas une liste pour un décernement de prix, mais pour un massacre éventuel. Et les citoyens-compositeurs faisaient tout leur possible pour échapper à cette redoutable liste. En revanche, ils s’efforçaient par tous les moyens d’y fourrer leurs camarades. Exactement comme chez les truands : meurs aujourd’hui, je mourrai demain. Donc, on a trituré cette liste dans tous les sens. On inscrivait les uns, on rayait les autres. Seuls deux noms restaient immuablement aux places d’honneur : numéro un, mon nom, numéro deux, Prokofiev. Le conseil eut lieu. On proclama la Révolution historique. Et la machine se mit en marche. Les réunions succédaient aux réunions, les séances aux séances. Et dans les siècles des siècles désormais, on ne devait plus faire qu’une musique gracieuse, harmonieuse et mélodieuse. On suggérait aussi d’accorder une attention sérieuse aux chants avec paroles. Dans la mesure où le chant sans paroles ne satisfait que les goûts de quelques individualistes esthétisants. Tout ceci s’appelait : Le Parti a sauvé l’art musical de la liquidation. Car il en était ressorti que Chostakovitch et Prokofiev avaient voulu liquider l’art musical, mais que Staline et Jdanov ne les avaient pas laissé faire. — Dimitri Chostakovitch, Témoignage, recueilli par Solomon Volkov
Extraits du discours de Jdanov devant le Congrès des Musiciens
Dans l’activité de l’Union des Compositeurs, le rôle dirigeant est joué aujourd’hui par un groupe limité de compositeurs. Il s’agit des camarades Chostakovitch, Prokofiev, Miaskovsky, Khatchatourian, Popov, Kabalevski… Nous admettrons que ces camarades sont les principales figures dirigeantes de la tendance formaliste en musique. Et cette tendance est totalement fausse. Nous avons affaire à une lutte très aiguë, encore que voilée en surface, entre deux tendances. L’une représente, dans la musique soviétique, une base saine, progressive, fondée sur la reconnaissance du rôle énorme joué par l’héritage classique et en particulier par les traditions de l’école musicale russe, par l’association d’un contenu idéologique élevé, de la vérité réaliste, de liens organiques avec le peuple, d’une création musicale chantante, d’une haute maîtrise professionnelle. La deuxième tendance exprime un formalisme étranger à l’art soviétique, le rejet de l’héritage classique sous le couvert d’un faux effort vers la nouveauté, le rejet du caractère populaire de la musique, le refus de servir le peuple, cela au bénéfice des émotions étroitement individuelles d’un petit groupe d’esthètes élus. Cette tendance remplace la musique naturelle, belle, humaine, par une musique fausse, vulgaire, parfois simplement pathologique. […] Quel pas en arrière font nos formalistes hors de la grand route de notre histoire musicale, lorsque, sapant les bases de la vraie musique, ils composent une musique monstrueuse, factice, pénétrée d’impressions idéalistes, étrangère aux larges masses du peuple […] La musique qui est inintelligible au peuple lui est inutile. Les compositeurs doivent s’en prendre non au peuple mais à eux-mêmes ; ils doivent faire la critique de leur propre travail, comprendre pourquoi ils n’ont pas satisfait leur peuple, pourquoi ils n’ont pas mérité son approbation et ce qu’ils doivent faire pour qu’il les comprenne et approuve leurs oeuvres. — Andreï Jdanov, discours devant le Congrès des Musiciens, janvier 1948
Le dénouement de la pièce
Ce n’est pas par une attitude de révolte que les musiciens vont s’extirper de ce débat. Ils vont se prêter à l’expérience qui tournera à la dérision du dictateur, jusqu’à faire apparaître sa dimension grotesque et monstrueuse. Le choc frontal n’aura pas lieu. Staline obtiendra des compositeurs l’aide qu’il souhaite. L’affrontement n’est pas physique, il est mental. Les sévices ne sont pas corporels, ils sont psychologiques. Le rire devient alors un exutoire, par lequel le spectateur peut se soustraire à la pression qui lui est imposée.
Master Class a été écrite par David Pownall en 1983, créée à Londres en 1983, représentée depuis dans un grand nombre de pays et créée en France le 11 décembre 1992.
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Informations pratiques
Théo Théâtre
2, rue Théodore Deck
75015 Paris
Dates : Du 30 novembre au 18 décembre 2005
Horaires
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Du mercredi au samedi à 21h15
-
Le dimanche à 16h30
Réservations
Par téléphone au 01 30 38 80 41.
Musique en scène
Le Trio n° 2 op. 67 (extrait) et le Concerto n° 1 op. 35 (extrait) de Dimitri Chostakovitch sont interprétés par Georges Beriachvili.
Adaptation : Michel Vuillermoz et Guy Zilberstein.
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Questions fréquentes sur Master Classe soviétique
De quoi parle la pièce Master Classe soviétique ?
Master Classe soviétique, écrite par David Pownall en 1983, met en scène une rencontre fictive mais vraisemblable entre Staline, Jdanov, Chostakovitch et Prokofiev en 1948. Staline et Jdanov tentent de contraindre les deux grands compositeurs soviétiques à écrire une musique conforme à la ligne du Parti : mélodieuse, harmonieuse et agréable aux masses. C’est un duel passionnant entre dictature et liberté de création artistique.
Qu’est-ce que la doctrine Jdanov en musique ?
La doctrine Jdanov désigne la politique culturelle soviétique imposée à partir de 1946 par Andreï Jdanov, bras droit de Staline. En janvier 1948, Jdanov organise un Congrès des Musiciens où il condamne le formalisme et les tendances modernistes, visant notamment Chostakovitch et Prokofiev. Le décret du 10 février 1948 impose le réalisme socialiste en musique : seule une musique gracieuse, harmonieuse et mélodieuse, accessible aux masses, est désormais autorisée.
Pourquoi Chostakovitch et Prokofiev ont-ils été persécutés par Staline ?
Chostakovitch et Prokofiev ont été accusés de formalisme, c’est-à-dire de composer une musique trop complexe, moderniste et élitiste, jugée incompréhensible par le peuple soviétique. Staline voulait que les compositeurs servent l’idéologie du Parti en créant des oeuvres simples, mélodieuses et nationalistes. Chostakovitch avait déjà été attaqué en 1936 après son opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk, qualifié de « chaos au lieu de musique » par la Pravda.
Qui a écrit Master Classe et quand la pièce a-t-elle été créée ?
Master Classe (Master Class) a été écrite par le dramaturge britannique David Pownall en 1983. Créée à Londres la même année, elle a été représentée dans de nombreux pays et créée en France le 11 décembre 1992. La pièce s’inspire directement du Congrès des Musiciens de janvier 1948 et de la vie réelle de Staline, Jdanov, Chostakovitch et Prokofiev.
Qu’est-ce que le réalisme socialiste en musique ?
Le réalisme socialiste en musique est la doctrine esthétique officielle de l’URSS imposée aux compositeurs soviétiques. Elle exigeait une musique tonale, mélodieuse, inspirée du folklore populaire et accessible aux masses ouvrières. Toute expérimentation atonale, dissonante ou moderniste était qualifiée de formalisme bourgeois et condamnée. Cette doctrine a profondément affecté les carrières de Chostakovitch, Prokofiev, Khatchatourian et de nombreux autres compositeurs soviétiques.