L’exil des intellectuels russes à la Favière

À la Favière, dans les années 1920 et 1930, on parlait provençal, mais aussi russe. Chassé par la Révolution d’octobre 1917, un groupe d’intellectuels choisit pour exil ce quartier de Bormes-les-Mimosas, sur la côte varoise, entre Toulon et Saint-Tropez.

Ce choix n’avait rien de hasardeux. La Côte d’Azur attirait déjà l’aristocratie russe depuis le XIXe siècle, comme en témoigne la longue présence russe à Nice. Mais contrairement aux grandes villes de la Riviera, la Favière offrait un cadre plus intime, un village de pêcheurs provençal où les artistes pouvaient trouver la tranquillité propice à la création.

Leurs amis vinrent naturellement passer les étés auprès d’eux et beaucoup firent construire. C’est ainsi que des artistes, aussi nombreux qu’illustres, sont venus chercher détente et inspiration en ces lieux enchanteurs. Une véritable colonie russe s’est formée, où la langue de Pouchkine résonnait au milieu des mimosas et des pins parasols.

Ils furent discrets, mais leurs créations nous font toujours ressentir le souffle puissant de l’imaginaire russe. Loin de Paris et de ses cercles d’émigrés, la communauté de la Favière a constitué un foyer culturel original, mêlant traditions russes et douceur de vivre provençale.

Les artistes russes de Bormes-les-Mimosas

Parmi les artistes qui ont séjourné ou vécu à la Favière, on trouve des figures majeures de la culture russe du XXe siècle, venus de tous les horizons artistiques : peinture, poésie, illustration, musique et arts du spectacle.

Ivan Bilibine (1876-1942) : le maître de l’illustration russe

Ivan Bilibine est l’un des plus célèbres illustrateurs russes. Peintre, illustrateur et décorateur de théâtre, il est surtout connu pour ses illustrations de contes et de bylines russes, réalisées dans un style unique mêlant ornements traditionnels slaves et art nouveau. Membre éminent du groupe Mir Iskousstva (Le Monde de l’Art) fondé par Alexandre Benois et Serge Diaghilev, Bilibine a profondément influencé l’esthétique du livre illustré russe. Comme d’autres artistes de ce mouvement, il a aussi contribué à l’art des artistes russes à Montmartre et Paris.

Après la Révolution, Bilibine quitta la Russie en 1920, passant par l’Égypte avant de s’installer en France. À la Favière, il retrouva un cadre propice à la création. Il y réalisa de nombreuses illustrations et décors de théâtre avant de prendre la décision surprenante de retourner en URSS en 1936, où il mourut pendant le siège de Leningrad en 1942.

Natalia Gontcharova (1881-1962) et Michel Larionov (1881-1964)

Couple mythique de l’avant-garde russe, Natalia Gontcharova et Michel Larionov ont révolutionné l’art pictural au début du XXe siècle. Pionniers du néo-primitivisme et du rayonnisme, ils comptent parmi les fondateurs de l’art abstrait. Installés à Paris dès 1914, ils travaillèrent étroitement avec Serge Diaghilev pour les Ballets Russes, créant des décors et des costumes qui bouleversèrent l’esthétique scénique.

Gontcharova, en particulier, créa les décors mémorables du ballet Le Coq d’Or (1914) et de nombreux autres spectacles. À la Favière, le couple retrouvait l’été d’autres artistes russes en exil, formant un microcosme créatif où l’effervescence artistique russe se mêlait à la lumière méditerranéenne.

Marina Tsvetaeva (1892-1941) : la poétesse en exil

Marina Tsvetaeva est considérée comme l’une des plus grandes poétesses de la langue russe, aux côtés d’Anna Akhmatova. Ayant quitté la Russie soviétique en 1922, elle vécut d’abord à Prague, puis s’installa en France en 1925. Son exil français, qui dura quatorze ans, fut marqué par une intense production littéraire mais aussi par la pauvreté et l’isolement.

À la Favière, Tsvetaeva trouva auprès de la communauté russe un répit dans sa vie difficile d’émigrée. Sa poésie de cette période, empreinte de nostalgie et de puissance lyrique, reste parmi ses plus belles pages. Tragiquement, son retour en URSS en 1939 se solda par le désastre : son mari fut fusillé, sa fille envoyée au Goulag, et elle-même se donna la mort en 1941.

Sacha Tchiorny (1880-1932) : le poète satiriste

Sacha Tchiorny (de son vrai nom Alexandre Glikberg) est un poète et écrivain russe réputé pour ses vers satiriques et ses contes pour enfants. Émigré en France après la Révolution, il s’installa à la Favière en 1929 où il passa les dernières années de sa vie. Il mourut en 1932 à Lavandou, non loin de Bormes, victime d’une crise cardiaque alors qu’il aidait ses voisins lors d’un incendie de forêt. Il est enterré au cimetière de Lavandou.

Fiodor Rojankovsky (1891-1970) : le Père Castor

Fiodor Rojankovsky, ou Rojan, est un illustrateur russe que des générations d’enfants français connaissent sans le savoir : il est l’un des principaux illustrateurs des célèbres albums du Père Castor, collection de littérature jeunesse des éditions Flammarion. Ses illustrations naturalistes d’animaux, à la fois précises et pleines de tendresse, ont marqué l’imaginaire enfantin français. Installé en France après la Révolution, il fréquenta la colonie russe de la Favière.

Nicolas et Alexandre Tchérépnine : compositeurs

Nicolas Tchérépnine (1873-1945) et son fils Alexandre (1899-1977) sont deux compositeurs russes qui ont marqué la musique du XXe siècle. Nicolas fut chef d’orchestre des Ballets Russes de Diaghilev et composa le ballet Le Pavillon d’Armide. Alexandre, né à Saint-Pétersbourg, devint l’un des compositeurs les plus cosmopolites de son époque, intégrant dans sa musique des influences russes, françaises et même chinoises. La famille Tchérépnine fréquenta la communauté de la Favière, ajoutant une dimension musicale à cette colonie pluridisciplinaire.

L’exposition au Musée de Bormes

Grâce à la générosité de descendants de ces familles et de collectionneurs, le réseau Lalan, avec l’aide de la ville de Bormes-les-Mimosas, a organisé une exposition d’oeuvres originales de ces artistes au Musée d’Arts et Histoire.

L’exposition “Les Russes de la Favière - L’intelligentsia russe” s’est tenue du 5 septembre au 14 novembre 2005 et présentait des peintures, illustrations, documents et photographies évoquant l’histoire de cette colonie artistique. Un catalogue a été édité pour accompagner l’exposition, offrant des reproductions des oeuvres ainsi que des textes et des photographies retraçant la vie quotidienne de ces émigrés russes en Provence.

Informations pratiques :

  • Lieu : Musée d’Arts et Histoire, 103 rue Carnot, Place Saint-François

  • Adresse : 83230 Bormes-les-Mimosas

  • Dates : du 5 septembre au 14 novembre 2005

  • Horaires : 10h00 - 12h00 et 14h30 - 17h00, tous les jours

L’émigration russe en France

La colonie de la Favière s’inscrit dans le vaste mouvement d’émigration russe vers la France qui suivit la Révolution de 1917 et la guerre civile. On estime qu’entre 1918 et 1925, environ 100 000 à 200 000 Russes trouvèrent refuge en France, faisant de Paris la “capitale de l’émigration russe”.

Si la majorité des émigrés s’installèrent à Paris et dans sa banlieue, notamment à Boulogne-Billancourt, Meudon et Clamart, d’autres choisirent la province. La Côte d’Azur, avec ses liens historiques avec la Russie impériale, attira naturellement une part importante de cette diaspora. Nice, Cannes, Menton abritaient déjà des communautés russes avant la Révolution. La présence russe à Nice remonte ainsi au milieu du XIXe siècle, avec la construction de la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas.

Ce qui distingue la Favière, c’est la concentration exceptionnelle de talents artistiques en un lieu si restreint. Alors que Paris accueillait des artistes russes dans les ateliers de Montmartre et de Montparnasse, la Favière offrait un cadre plus rural et familial, propice à une vie communautaire entre artistes partageant la même culture et le même destin d’exilés.

L’héritage de cette émigration artistique reste vivant aujourd’hui. Des institutions comme Heritage Russe oeuvrent à préserver et faire connaître cette histoire. Les oeuvres des artistes de la Favière se trouvent dans les plus grands musées du monde, et leur influence sur la culture française est indéniable, que ce soit dans l’illustration jeunesse avec Rojankovsky, dans les arts de la scène avec les collaborateurs des Ballets Russes, ou dans la poésie avec les vers immortels de Tsvetaeva.

Pour découvrir d’autres artistes russes qui ont marqué la France, consultez nos articles sur Elie Grekoff, grand artiste russe et sur la boutique À La Vieille Russie à Paris.

Questions fréquentes

Pourquoi des émigrés russes se sont-ils installés à la Favière en Provence ?

Après la Révolution d’octobre 1917, un groupe d’intellectuels et artistes russes a choisi la Favière, un quartier de Bormes-les-Mimosas sur la Côte d’Azur, comme lieu d’exil. Attirés par le climat méditerranéen, le calme du village de pêcheurs et la beauté des paysages, ils y ont fondé une véritable colonie artistique dans les années 1920 et 1930. La Côte d’Azur avait déjà des liens historiques avec la Russie, l’aristocratie impériale y ayant ses habitudes depuis le XIXe siècle. Les amis des premiers arrivants vinrent passer les étés auprès d’eux et beaucoup finirent par s’y installer durablement.

Qui était Ivan Bilibine, l’illustrateur russe de la Favière ?

Ivan Bilibine (1876-1942) était un peintre, illustrateur et décorateur de théâtre russe, célèbre pour ses illustrations de contes et de bylines (épopées héroïques russes). Membre du groupe Mir Iskousstva (Le Monde de l’Art), il a créé un style unique mêlant ornements traditionnels slaves et art nouveau. Émigré après la Révolution, il vécut en Égypte puis en France, notamment à la Favière, avant de retourner en URSS en 1936. Il mourut pendant le siège de Leningrad en 1942.

Quel lien existe entre Marina Tsvetaeva et la Provence ?

Marina Tsvetaeva (1892-1941), considérée comme l’une des plus grandes poétesses russes du XXe siècle, a séjourné à la Favière durant son exil français (1925-1939). Après avoir quitté la Russie en 1922, elle vécut d’abord à Prague, puis en France où elle fréquenta la communauté d’émigrés russes de la Favière. Sa période française fut marquée par une grande productivité littéraire malgré des conditions de vie difficiles. Son retour tragique en URSS en 1939 se solda par le drame : son mari fusillé, sa fille au Goulag, et elle-même mit fin à ses jours en 1941.