Montparnasse, l’Europe avant l’Europe

Bien avant que l’on ne prononce le mot Europe dans un hémicycle et qu’elle ne prenne la dimension politique actuelle, les artistes de Montparnasse l’avaient déjà inventée depuis le début du vingtième siècle. Entre 1900 et 1930, à Montparnasse, les échanges entre les pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est, ouverts eux-mêmes au reste du monde, avaient érigé tout le quartier en carrefour total.

L’art et la culture y étaient représentés par des artistes étrangers mêlés aux artistes français au sein de l’École de Paris, tous ayant choisi Paris après avoir pour la plupart étudié dans les écoles des Beaux-Arts d’Europe centrale, pour y poursuivre leur apprentissage et donner corps à leur vision du monde. C’est cette Europe-là — vivante, créatrice, plurielle — que l’exposition « Montparnasse déporté » entend célébrer et pleurer tout à la fois.

Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la libération des camps de concentration par les Russes et les Américains, le musée du Montparnasse a rejoint les célébrations nationales en présentant une exposition exceptionnelle d’environ 150 oeuvres et de nombreux documents originaux, en hommage aux nombreux artistes victimes des déportations, des ghettos et de la clandestinité entre 1941 et 1945.

Artiste juif d L’École de Paris rassemblait des artistes de toute l’Europe orientale

Des artistes venus de l’Est

Ils étaient venus d’Allemagne, de la Poméranie, d’Autriche, de la Galicie, de Pologne, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, d’Ukraine, la Biélo-Russie, la Russie, de Crimée, de Lettonie, de Lituanie, la Sibérie et même de Grèce. La plupart étaient juifs.

Ils avaient été des centaines à avoir quitté leurs pays d’origine, attirés par Paris, capitale des arts, foyer de tous les possibles et patrie d’adoption. Ils admiraient Renoir, Rembrandt, Cézanne et trouvaient à Paris, à Montparnasse plus particulièrement, un terrain d’investigation, un lieu cosmopolite d’échanges et de construction si intenses et fructueux que l’histoire des avant-gardes culturelles du vingtième siècle ne serait pas ce qu’elle est sans le Montparnasse européen des années folles.

Avec Modigliani, Picasso, Derain, Vlaminck, Apollinaire, Diego Rivera ou Brancusi, ils avaient, certains dans la discrétion, contribué à la richesse et à la réputation avant-gardiste du quartier de Montparnasse entre les deux guerres. C’est-à-dire de ces années exceptionnellement riches pour la peinture, la sculpture, la littérature, le théâtre ou la poésie, révolutionnant la pensée académique et promouvant la pensée moderne, dont le vingt et unième siècle n’est que le prolongement.

L’École de Paris et le numerus clausus

Les jeunes artistes juifs russes — tel Chaïm Soutine, né en 1894 dans un shtetl de Lituanie — n’avaient pu, en raison du numerus clausus en vigueur dans la Russie impériale, intégrer les écoles des beaux-arts de leur pays. Cette discrimination légale les poussait vers l’Ouest, vers Paris, où les portes des ateliers et des académies leur étaient grandes ouvertes. Pour découvrir l’exposition consacrée au plus célèbre d’entre eux, consultez notre article sur l’exposition Chaïm Soutine.

Au sein de l’École de Paris, on retrouve chez les artistes étrangers et juifs les influences culturelles de leur pays d’origine auxquelles s’ajoutent celles des grands maîtres de la peinture ancienne étudiés au Louvre (Le Titien ou Chardin) et impressionnistes vus dans les Salons de peinture (Cézanne, Degas, Renoir ou Gauguin). Une mélancolie alliée à une grande poésie des « choses simples » caractérise le travail de ces artistes.

D’autres, par contre — la minorité — s’échappent vers des territoires métaphysiques ou abstraits, se détachant du contexte d’École de Paris pour rejoindre d’autres mouvements. Cette diversité interne est elle-même un témoignage de la liberté qui régnait à Montparnasse — une liberté brisée net par l’Occupation.

Déportation : des artistes témoignent

L’exposition retrace le parcours individuel de plus de 100 artistes juifs disparus en déportation et d’artistes déportés rescapés qui n’ont cessé de peindre. À eux s’ajoutent Jean Moulin, le poète Robert Desnos, Violette Rougier Le Cocq, Hans Bellmer, Zoran Music et Max Ernst, artistes résistants anti-nazis.

De nombreux ateliers ayant disparu, 56 artistes ne sont représentés que par une biographie, une photographie ou un document en vitrine. Ce vide est lui-même une forme de témoignage : il dit l’ampleur du massacre culturel perpétré par le régime nazi et ses collaborateurs français. Les toiles qui ont survivé — conservées par des voisins, des collectionneurs, des familles rescapées — témoignent d’une vitalité créatrice que la mort n’a pas pu éteindre.

Pour mieux comprendre la présence des artistes russes et est-européens à Paris, découvrez notre dossier sur Montmartre et les artistes russes, ou encore la rubrique dédiée aux artistes d’Europe de l’Est sur notre site.

Oeuvres d Des oeuvres rares, sauvegardées par des proches et des collectionneurs

Hersch Fenster, le passeur de mémoire

Qui était Hersch Fenster ? Critique d’art, il était l’intime des artistes de Montparnasse. Dès 1945, il entreprit de rassembler des documents. Il enquête au camp d’internement de Drancy, rend visite aux familles rescapées, les questionne, retourne sur les lieux d’arrestations, interroge les concierges d’immeuble, consulte avec beaucoup de difficulté les fichiers de la Préfecture de police.

Son livre, préfacé par Marc Chagall, est intitulé « Nos Artistes Martyrs », écrit en yiddish et publié à compte d’auteur en 1951. Les informations de cet ouvrage, traduites par Paul Fogel, mathématicien yiddishiste, permirent de rédiger les biographies du catalogue de l’exposition, complétées par les témoignages de familles d’artistes, récits d’artistes survivants, de proches et de collectionneurs qui ont favorisé le prêt d’oeuvres rares.

La majorité de ces artistes ont été retrouvés entre 1945 et 1951 par Hersch Fenster ; d’autres ont été retrouvés depuis, grâce à des recherches en archives, des témoignages et des travaux d’historiens spécialisés dans la Shoah et dans l’histoire de l’art moderne.

Pour explorer d’autres aspects de l’art russe et est-européen exposé en France, consultez la rubrique Expositions d’Art-Russe.com.

Les caractéristiques communes des artistes

Au travers de leurs expressions artistiques, quoique très personnelles et donc diverses, on retrouve chez les artistes étrangers et juifs de l’École de Paris des influences culturelles multiples :

  • Les traditions artistiques de leur pays d’origine (motifs folkloriques, héritage de la peinture d’Europe centrale et orientale)

  • L’influence des grands maîtres de la peinture ancienne étudiés au Louvre : Le Titien, Chardin

  • L’apport des impressionnistes et post-impressionnistes vus dans les Salons parisiens : Cézanne, Degas, Renoir, Gauguin

  • Le contact direct avec Picasso, Modigliani, Brancusi et les autres avant-gardistes installés à Montparnasse

Une mélancolie alliée à une grande poésie des « choses simples » caractérise le travail des artistes de l’École de Paris. Cette sensibilité particulière, née à l’intersection de la tradition juive aškénaze et de la modernité parisienne, constitue l’une des contributions les plus originales de ce groupe à l’histoire de l’art du XXe siècle.

Quelques artistes exposés

Parmi les 116 artistes dont l’exposition retrace le destin :

  • Rudolf Levy (né en 1875)

  • Max Jacob (né en 1876)

  • Otto Freundlich (né en 1878)

  • Nathan Grunsweigh (né en 1880)

  • Samuel Lipschitz (né en 1880)

  • Adolf Feder (né en 1885)

  • Etienne Farkas (né en 1887)

  • Abraham Weinbaum (né en 1890)

  • Henri Epstein (né en 1891)

  • Max Ernst (né en 1891)

  • Nathalie Kraemer (né en 1891)

  • Jane Levy (né en 1894)

  • Chaïm Soutine (né en 1894) — voir notre article sur Soutine

  • Léon Weissberg (né en 1894)

  • Ossip Lubitch (né en 1896)

  • Yéouda Cohen (né en 1897)

  • Józékiel Kirszenbaum (né en 1900)

  • David Goychmann (né en 1900)

  • Robert Desnos (né en 1900)

  • Alice Hohermann (né en 1902)

  • Zoran Music (né en 1908)

  • Shelomo Selinger (né en 1928)

C’est la première exposition consacrée en France à ce sujet. Elle a reuçu un écho important dans la presse nationale et internationale, contribuant à une meilleure connaissance de ce pan tragique de l’histoire de l’art européen.

Informations pratiques

Exposition « Montparnasse déporté, artistes d’Europe »

Du jeudi 12 mai 2005 au dimanche 2 octobre 2005

Horaires : de 12h30 à 19h00

Du mardi au dimanche (fermé le lundi)

Tarifs d’entrée :

Plein tarif : 5 €

Tarif réduit : 4 €

Musée du Montparnasse

21, avenue du Maine

75015 Paris

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Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’École de Paris ?

L’École de Paris désigne un mouvement artistique cosmopolite qui s’épanouit à Montparnasse entre les années 1900 et 1940. Elle réunit des centaines d’artistes étrangers, en majorité juifs originaires d’Europe de l’Est (Russie, Ukraine, Pologne, Lituanie), attirés par Paris, capitale des arts. Des peintres comme Chaïm Soutine, Amédéo Modigliani ou Marc Chagall en sont les figures les plus connues. Ensemble, ils ont profondément marqué l’histoire de l’art moderne.

Combien d’artistes juifs ont été déportés depuis Montparnasse ?

L’exposition « Montparnasse déporté » retrace le parcours de plus de 116 artistes juifs de l’École de Paris victimes des déportations entre 1941 et 1945. La majorité d’entre eux périt dans les camps de concentration. Certains survivérent mais ne cessèrent jamais de peindre, témoignant par leur art de l’horreur des ghettos et de la clandestinité.

Pourquoi les artistes juifs russes et est-européens venaient-ils à Montparnasse ?

Les artistes juifs de Russie, d’Ukraine, de Pologne et de Lituanie venaient à Paris pour fuir les persécutions et notamment le numerus clausus qui, en Russie impériale, les empêchait d’intégrer les écoles des beaux-arts de leur pays. Paris et Montparnasse représentaient un espace de liberté totale où ils pouvaient étudier, créer et exposer aux côtés de Picasso, Derain, Modigliani ou Brancusi.

Qui était Hersch Fenster et pourquoi est-il important ?

Hersch Fenster était un critique d’art, intime des artistes de Montparnasse. Dès 1945, il entreprit un travail de mémoire colossal : enquêtes à Drancy, visites aux familles rescapées, consultation des fichiers de la Préfecture de police. Son livre « Nos Artistes Martyrs », préfacé par Marc Chagall et écrit en yiddish, publié en 1951, constitue la source documentaire principale de l’exposition « Montparnasse déporté ».

Où se trouve le Musée du Montparnasse et comment le visiter ?

Le Musée du Montparnasse est situé au 21, avenue du Maine, 75015 Paris. Il est ouvert du mardi au dimanche de 12h30 à 19h00. Le plein tarif était de 5 euros, le tarif réduit de 4 euros pour cette exposition. C’est un lieu dédié à la mémoire de ce quartier mythique et de ses artistes, témoins privilégiés de l’histoire de l’art moderne européen.