Un artiste arménien à Moscou

Martiros Sarian naît en 1880 à Nakhitchevan-sur-le-Don, dans le sud de la Russie, au sein d’une famille arménienne. Dès l’enfance, il est marqué par les couleurs éblouissantes de sa terre natale et par les récits de l’Arménie ancestrale, ce pays mythique du Caucase baigné de soleil. En 1897, il intègre l’Académie des beaux-arts de Moscou, où il étudie sous la direction de maîtres prestigieux comme Valentin Serov et Konstantin Korovine, deux figures majeures de la peinture russe de la fin du XIXe siècle.

À Moscou, Sarian découvre les avant-gardes artistiques russes et participe aux cercles intellectuels les plus dynamiques de l’époque. Il expose avec le groupe symboliste La Rose Bleue (Golubaya Roza) en 1907, aux côtés de Pavel Kouznetsov et Nikolai Sapounov, puis rejoint les expositions du Monde de l’Art (Mir Iskousstva) de Diaghilev. Ces années moscovites sont décisives : elles lui permettent d’absorber les leçons du symbolisme, de l’impressionnisme et des débuts du fauvisme, tout en cultivant une sensibilité profondément personnelle, nourrie par la lumière et les paysages de l’Orient.

Mais c’est au contact de sa patrie arménienne que Sarian trouve véritablement sa voie. Ses voyages en Arménie, en Turquie, en Égypte et en Perse entre 1901 et 1913 l’éblouissent. Il y découvre une lumière crue, des couleurs pures et des formes simplifiées qui vont révolutionner sa palette. Ses toiles de cette période — paysages de montagnes brûlées par le soleil, natures mortes aux fruits orientaux, scènes de marché — explosent de couleurs vives appliquées en larges aplats. Cette manière audacieuse fait de lui l’un des plus grands coloristes de la peinture européenne, dans l’immédiate lignée des fauves en France — Matisse, Derain, Vlaminck — et des expressionnistes en Allemagne.

L’exposition au Musée Picasso d’Antibes

Du 28 juin au 5 octobre 2003, le Musée Picasso d’Antibes, installé dans le magnifique Château Grimaldi surplombant la Méditerranée, a accueilli l’exposition « Martiros Sarian, au pays du soleil volant ». Il s’agissait de la première manifestation en France centrée sur l’oeuvre d’avant la révolution de 1917 de cet artiste majeur, exact contemporain de Picasso.

L’exposition a été réalisée grâce à des prêts exceptionnels des musées arméniens et russes, notamment le Musée national d’art d’Arménie à Erevan et la Galerie Tretiakov de Moscou. Ces institutions conservent l’essentiel de l’oeuvre de jeunesse de Sarian, rarement montrée hors du Caucase. Le public français a ainsi pu découvrir cette personnalité hors du commun, dont l’art se situe aux confins de l’Orient et de l’Occident.

Le choix du Musée Picasso pour accueillir cette rétrospective n’était pas anodin. Sarian et Picasso, nés la même année, partagent une même audace chromatique et un même refus de l’académisme. Tous deux ont révolutionné la peinture du XXe siècle, l’un depuis Paris, l’autre depuis les confins du Caucase. Confronter leurs oeuvres dans un même lieu permettait de mesurer la richesse et la diversité des réponses artistiques à la modernité, et de révéler combien l’art arménien, au carrefour des civilisations, constitue un chapitre méconnu de l’histoire de l’art européen.

Parmi les oeuvres présentées figuraient ses célèbres paysages d’Arménie aux couleurs incandescentes, ses études orientalistes réalisées lors de ses voyages à Constantinople et au Caire, ainsi que des portraits et natures mortes témoignant de sa maîtrise incomparable de la couleur. Le parcours de l’exposition retraçait l’évolution stylistique de Sarian, depuis ses débuts symbolistes à Moscou jusqu’à l’explosion fauve de ses années de maturité, illustrant son passage d’une palette sourde et mystérieuse à une joie chromatique éclatante, inspirée par la lumière du Caucase et de l’Orient.

Cette exposition rejoignait une tradition vivace d’événements culturels célébrant le patrimoine artistique russe et arménien en France. De nombreux artistes formés en Russie, comme les artistes arméniens, ont contribué à enrichir le paysage artistique européen tout au long du XXe siècle.

L’héritage de Sarian

Après la Révolution de 1917, Martiros Sarian s’installe définitivement à Erevan, où il devient le véritable père fondateur de l’école de peinture arménienne moderne. Il conçoit les armoiries et les décors officiels de la République d’Arménie, enseigne à l’Académie des beaux-arts d’Erevan et forme toute une génération de peintres arméniens. Son atelier, transformé après sa mort en musée, est aujourd’hui l’un des lieux culturels les plus visités de la capitale arménienne.

L’influence de Sarian sur l’art arménien est immense. Il a su créer un langage pictural qui concilie l’héritage millionnaire de la culture arménienne — ses manuscrits enluminés, ses croix de pierre sculptées (khatchkars), son architecture monastique — avec les avancées des avant-gardes européennes. Par cette synthèse unique, il a donné à l’Arménie une identité artistique reconnue internationalement.

Le lien entre Sarian et l’histoire arménienne est indissociable de son oeuvre. Sa peinture porte en elle la mémoire d’un peuple, la beauté d’une terre et la lumière d’un pays qui a toujours été au carrefour des civilisations. Les paysages du mont Ararat, les vergers de grenades, les villages de pierre dorée : toute l’Arménie vibre dans ses toiles avec une intensité qui n’appartient qu’à lui.

Aujourd’hui, les oeuvres de Sarian sont conservées dans les plus grands musées du monde : la Galerie Tretiakov et le Musée Pouchkine à Moscou, le Musée russe de Saint-Pétersbourg, le Musée national d’art d’Arménie, ainsi que dans de nombreuses collections privées en Europe et en Amérique. Son nom reste indissociable de la peinture du XXe siècle, au même titre que Matisse pour le fauvisme ou Kandinsky pour l’abstraction.

Informations pratiques

Voici les détails de l’exposition telle qu’elle s’est tenue en 2003 :

  • Exposition : Martiros Sarian, au pays du soleil volant

  • Dates : du 28 juin au 5 octobre 2003

  • Lieu : Musée Picasso d’Antibes — Château Grimaldi

  • Adresse : 06600 Antibes Juan-les-Pins

  • Horaires : de 10h à 18h, du mardi au dimanche

  • Artiste : Martiros Sarian (1880-1972)

  • Période des oeuvres : avant la Révolution de 1917

  • Prêts : musées arméniens et russes

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Questions fréquentes sur Martiros Sarian

Qui est Martiros Sarian ?

Martiros Sarian (1880-1972) est considéré comme le plus grand artiste arménien du XXe siècle. Né à Nakhitchevan-sur-le-Don en Russie, formé à l’Académie des beaux-arts de Moscou, il a développé un style unique de coloriste puissant, dans la lignée des fauves français et des expressionnistes allemands. Contemporain exact de Picasso, Sarian est célèbre pour ses paysages lumineux d’Arménie et d’Orient, ses natures mortes éclatantes et ses portraits. Son oeuvre fait le pont entre les traditions artistiques de l’Orient et de l’Occident.

Quel est le lien entre Sarian et l’art russe ?

Martiros Sarian a été formé à l’Académie des beaux-arts de Moscou (1897-1904), où il a étudié sous la direction de Valentin Serov et Konstantin Korovine, deux maîtres de la peinture russe. Il a participé activement à la vie artistique russe, exposant avec le groupe La Rose Bleue et le Monde de l’Art. Son oeuvre pré-révolutionnaire, réalisée entre Moscou, l’Arménie et Constantinople, témoigne de l’influence croisée des avant-gardes russes et de la tradition coloriste arménienne.

Où voir des oeuvres d’artistes arméniens en France ?

En France, des oeuvres d’artistes arméniens peuvent être admirées lors d’expositions temporaires dans les musées nationaux et régionaux. Le Musée Picasso d’Antibes a présenté en 2003 une rétrospective majeure de Martiros Sarian. Le Centre Pompidou possède des oeuvres d’Arshile Gorky, artiste américain d’origine arménienne. Des galeries spécialisées à Paris proposent régulièrement des expositions d’art arménien contemporain et historique.